LXVI, 2, 2025

Volume 66, 2, 2025 mai-août

Articles

/ ÉRUDIT

Ali Romdhani et René Audet

La boussole de la transition. S’orienter dans le discours sur la transition écologique de la région métropolitaine de Montréal

On observe aujourd’hui l’essor d’un discours sur la transition écologique dont il convient de distinguer les usages selon leurs processus, finalités et échelles socioterritoriales. Dans le cadre d’une recherche-action avec les acteurs de la transition dans la région métropolitaine de Montréal, nous avons élaboré un schéma d’analyse qui permet de déchiffrer ce discours : la boussole de la transition. La recherche a permis de répondre à trois questions : 1) Comment décrire le discours sur la transition? 2) Comment coconstruire une vision commune de la transition? 3) Quels sont les facteurs qui déterminent la configuration du discours sur la transition? Pour ce faire, nous avons analysé quatre documents représentatifs du discours sur la transition au Québec, puis animé trois ateliers participatifs avec des acteurs montréalais de la transition. Cet article permet d’actualiser l’analyse du discours sur la transition et avance deux facteurs explicatifs, à savoir l’échelle socioterritoriale et l’homogénéité des acteurs.

Mots-clés : transition écologique; discours; Québec; Montréal; futur; recherche-action

Notices biographiques
René Audet

René Audet, sociologue de l’environnement, est professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’École des sciences de la gestion et titulaire de la Chaire de recherche de l’UQAM sur la transition écologique. Il est spécialiste de l’analyse du discours environnemental, de la recherche-action et de l’épistémologie des sciences de l’environnement. Ses recherches portent sur l’émergence du thème de la transition écologique dans les discours et les pratiques des acteurs, et sur les méthodes de collaboration entre chercheurs et acteurs socioéconomiques permettant de faire advenir des transitions localement.

Ali Romdhani

Ali Romdhani, professeur de sociologie de la consommation à l’Université Laval depuis 2024, s’intéresse aux aspects politiques et environnementaux de la consommation. Ses recherches portent sur les coopératives de consommateurs, les formes de consommation engagée, l’agriculture durable, la transition écologique, les comportements alimentaires et l’adoption de pratiques agricoles durables.

Sylvain Munger

Les entrepreneurs de « start-up » rêvent-ils de moutons électroniques? Le prestige et le capital technologique dans l’imaginaire de l’intelligence artificielle

Cet article plonge au coeur du regroupement des startups montréalaises axées sur l’intelligence artificielle (IA) et décortique la manière dont ses entrepreneurs élaborent leur discours et façonnent leur vision de l’avenir technologique. La fascination pour les prouesses de l’IA, que nous explorons en détail dans cet article, rappelle de plusieurs manières la citation célèbre de William Gibson qui relève que « le futur est déjà là – il n’est simplement pas réparti de manière égale ». Nous utilisons le concept d’« imaginaire sociotechnique » pour décrire comment cette communauté parvient à capitaliser sur le potentiel de l’avenir technologique, qui se révèle un véritable gisement de richesses symboliques et économiques. Du reste, au sein de ce regroupement entrepreneurial émerge un rôle majeur : celui d’incarner les messagers du destin technologique de l’humanité, une minorité d’acteurs captivant l’attention avec des représentations futuristes spectaculaires. Nous mettons également en lumière l’existence d’un « capital technologique » pour illustrer comment cet imaginaire se fond dans l’identité professionnelle de l’entrepreneur, l’élevant au rang de prophète parmi la société, qui lui confère prestige et statut. Les visions du futur deviennent les symboles ostentatoires d’une technologie hautement sophistiquée, employés pour se distinguer et revendiquer une supériorité sociale.

Mots-clés : intelligence artificielle; imaginaire sociotechnique; risques sociétaux; études de l’avenir; startup; entrepreneuriat, capital technologique

Notices biographiques
Sylvain Munger

Sylvain Munger est titulaire d’un doctorat en Science politique de l’Université d’Ottawa. Il a récemment terminé une recherche postdoctorale co-financée par l’OBVIA et IVADO sur les enjeux de pouvoirs de l’IA, sous l’angle de l’imaginaire sociotechnique des entrepreneurs de startups. Sa dernière publication, intitulée Du roi-philosophe aux algorithmes : l’histoire de la hiérarchie du pouvoir occidental comme guerre des intelligences continuée, paraîtra prochainement dans les pages de l’ouvrage collectif Justice sociale et IA, dirigées par Karine Gentelet, aux Presses de l’Université Laval.

Paul Eid

Avoir le profil de l’emploi : la surconcentration d’immigrant·e·s racisé·e·s dans des niches d’emploi précaire à Montréal

Au moyen d’entretiens, cette étude vise à identifier les facteurs contribuant à la surconcentration de travailleur·euse·s immigrant·e·s racisé·e·s à Montréal dans des secteurs d’emploi précaire, au sein d’entreprises dont le personnel est majoritairement d’origine immigrante. Elle vise également à cerner les conditions de travail qui caractérisent ces « niches ethniques » et à situer les expériences des travailleur·euse·s qui y sont embauché·e·s dans l’ensemble de leur trajectoire professionnelle. En raison d’obstacles systémiques sur le marché du travail, les participant·e·s sont aiguillé·e·s vers ces niches, où ils et elles occupent des emplois sous-payés aux conditions de travail dégradées. La formation de ces niches est aussi due aux réseaux et aux filières de recrutement ethnospécifiques et genrées que mobilisent employeur·euse·s et employé·e·s, souvent par l’entremise d’agences de placement. Dans ces entreprises, les postes de salariés à statut et à salaire plus élevé tendent à être occupés par des natif·ve·s du Québec, alors que les immigrant·e·s sont massivement embauché·e·s temporairement pour effectuer les tâches les plus pénibles et dévaluées. Le genre conditionne aussi en partie la division du travail au sein de certaines de ces entreprises.

Mots-clés : immigrants; racisés; genre; marché du travail; emploi; niche ethnique; surconcentration; Montréal

Notices biographiques
Paul Eid

Paul Eid est professeur au département de sociologie de l’UQAM et membre de l’Observatoire des profilages. Ses recherches portent sur l’immigration, les relations ethniques, la discrimination et le racisme. Il a publié un livre sur la construction de l’identité ethnoreligieuse chez les jeunes d’origine arabe au Québec (McGill-Queen’s University Press, 2007) et produit, pour le compte de la Commission des droits de la personne, des études démontrant le caractère systémique à Montréal du profilage social (2009) et racial (2012) ainsi que de la discrimination raciale à l’embauche (Recherches sociographiques, 2012). Il a aussi réfléchi à la pertinence de la catégorie de blanchité pour la sociologie du racisme (Sociologie et sociétés, 2018) et a récemment publié, avec Donald Tremblay, un article comparant le traitement pénal de personnes en situation d’itinérance avec celui de la population non itinérante, de l’arrestation au verdict (Criminologie, 2024).

Francis Charrier, Normand Boucher et Bernadette Dallaire

Les conceptions de l’équilibre travail-vie personnelle des travailleuses et travailleurs ayant des incapacités motrices sévères et très sévères

Au cours des dernières années, un petit nombre de chercheuses et chercheurs en sont venus à s’intéresser à l’expérience que les travailleuses et travailleurs ayant des incapacités font de la conciliation entre leur travail et leur vie personnelle. Jusqu’à présent, aucun écrit ne s’est attardé à relever les conceptions de ces dernières sur l’équilibre travail-vie personnelle. Cet article présente les résultats d’une étude visant à combler ce manque de connaissances, réalisée auprès de quatorze travailleur.e.s ayant des incapacités motrices sévères et très sévères. Il signale tout d’abord que la plupart de ces personnes accordent à cet équilibre une importance certaine dans leur vie, laquelle s’accroît généralement à partir du milieu de leur carrière. Il présente ensuite les dimensions et les conditions favorisant l’expérience de cet équilibre en fonction de ses quatre composantes principales : 1) la satisfaction, 2) le temps, 3) l’énergie et 4) l’argent. Puis il explore les propriétés particulières de l’équilibre travail-vie personnelle chez des travailleuses et travailleurs ayant des incapacités, à savoir qu’il est accessible, précaire, variable, complexe et l’objet de négociations. Les personnes participantes expliquent cette situation par le fait qu’elles conçoivent ce phénomène non pas comme une réalité fondamentalement individuelle, mais comme le résultat de négociations constantes s’effectuant : 1) avec soi-même, 2) leur partenaire, 3) les réseaux informels et formels de soutien et 4) leur milieu d’emploi.

Mots-clés : Équilibre travail-vie personnelle; handicap; travailleuses et travailleurs ayant des incapacités; satisfaction; temps; énergie

Notices biographiques
Normand Boucher

Normand Boucher est politologue et sociologue et ses intérêts touchent la problématique de la recherche participative dans l’analyse des transformations des pratiques sociales et des politiques entourant le phénomène du handicap et la citoyenneté dans les domaines du travail, de l’habitation, du transport et des services aux personnes ayant des incapacités. Il est chercheur régulier au Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (Cirris) depuis 2003, professeur associé au département de management de l’Université Laval et responsable du cours Handicap, Sociétés et Organisations.

Francis Charrier

Francis Charrier est présentement chercheur au Centre de recherche sur l’inclusion sociale des personnes en situation de handicap (CRISPESH). Il est également professionnel de recherche au Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (Cirris) et à l’Institut Équité, Diversité, Inclusion et Intersectionnalité (Institut EDI2). Il est finalement candidat au doctorat à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Ses travaux portent sur la thématique des expériences de conciliation travail-vie personnelle des travailleuses et travailleurs ayant des incapacités motrices sévères et très sévères.

Bernadette Dallaire

Bernadette Dallaire, Ph. D. (Sociologie) est Professeure titulaire à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Elle combine des expertises en santé mentale et en gérontologie. Ses travaux sur les aînés souffrant de troubles mentaux graves ont été parmi les premiers en recherche psychosociale dans ce domaine au Canada et au Québec. Elle a également réalisé des recherches portant sur l’approche du rétablissement en santé mentale et sur les interventions psychosociales et médicales auprès des jeunes en difficulté.

Justin Richard Dubé

Regard sur Québec, les blocs régionaux et l’ascension de la CAQ (2016-2018)

Aux élections de 2018, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a brisé l’alternance bipartisane entre le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ) en remportant un premier mandat majoritaire. À plusieurs égards, ses positions identitaires et sa percée à Québec dans la circonscription électorale de Louis-Hébert l’avaient consacrée comme option de rechange au gouvernement libéral. Cet article propose de se pencher plus profondément sur l’importance stratégique de la grande région de Québec dans l’écosystème politique québécois, de survoler l’état de la recherche sur la montée de la CAQ, de décrypter la progression du parti de François Legault dans les sondages en 2016-2018 et de revenir sur l’élection partielle de Louis-Hébert, notamment sur son lien avec le débat sur le racisme systémique.

Mots-clés : politique québécoise; élections provinciales; partis politiques; régions; sondages; Coalition Avenir Québec; identité; François Legault

Notices biographiques
Justin Richard Dubé

Justin Richard Dubé est un historien d’origine rimouskoise actuellement doctorant à l’Université Laval. Ses recherches et ses publications portent sur l’histoire politique québécoise et canadienne des 19e-20e siècles, notamment le droit de vote autochtone, les débats d’idées, les institutions parlementaires et les mouvements politiques.

Éric Forgues, Laurence Arrighi, Tommy Berger, François-René Lord, Jason Luckerhoff et Yves Winkin

Effervescence collective en Acadie et en Ontario français

Le concept d’effervescence se montre pertinent pour comprendre un aspect déterminant, quoique souvent négligé, du faire société. Si la société se produit et se reproduit au moyen de rapports sociaux qui la structurent et l’organisent, elle le fait également à travers des moments d’effervescence qui, bien qu’éphémères, renouvellent le sentiment d’appartenance et les liens de solidarité de ses membres. Nous avons appliqué ce concept d’effervescence à des données issues de deux terrains d’étude : l’Acadie et l’Ontario français. Alors que ces données avaient été recueillies par deux équipes différentes et dans le cadre de recherches autres, il est apparu pertinent de les regarder sous l’angle du concept d’effervescence afin de saisir la manière dont elles rendent compte de la production et de la reproduction symbolique de ces deux communautés.

Mots-clés : Acadie; effervescence collective; tintamarre; mobilisation collective; Ontario français; Université de l’Ontario français

Notices biographiques
Laurence Arrighi

Laurence Arrighi enseigne la linguistique à l’Université de Moncton. Dans le cadre de ses recherches actuelles, elle travaille sur l’appropriation des espaces socionumériques comme lieux de production d’un discours sur soi au sein de la communauté linguistique minoritaire acadienne. En groupe, elle collabore à des projets de recherche sur les Congrès mondiaux acadiens depuis l’édition de 2014. Elle a publié plusieurs articles, notamment dans les revues Minorités linguistiques et sociétés, Recherches sociographiques, Port-Acadie et la Revue de l’Université de Moncton.

Tommy Berger

Tommy Berger est étudiant au doctorat à l’Université de Moncton en sociolinguistique et s’intéresse au rôle glottopolitique des humoristes francophones en Acadie. Il a aussi collaboré avec l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques à un projet de recherche s’intéressant aux retombées culturelles et identitaires du Congrès mondial acadien en 2019.

Éric Forgues

Éric Forgues, détenteur d’un doctorat en sociologie, dirige depuis 2012 l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, dont il avait été directeur adjoint et chercheur de 2003 à 2012. Ses travaux portent sur le développement des communautés de langue officielle en situation minoritaire, la gouvernance communautaire, la prise en compte de la langue dans l’organisation des services publics, l’engagement et la mobilisation linguistiques, les événements culturels et la production et la diffusion des savoirs en français. Récemment, il a publié avec ses collègues un rapport et des articles sur le Congrès mondial acadien.

François-René Lord

François-René Lord, titulaire d’une maîtrise en intervention sociale (UQAM, 2007) et d’un doctorat en communication sociale (UQTR, 2023), est professeur substitut en communication à la TELUQ. Son parcours professionnel en gestion au collégial et à l’université l’amène à réfléchir aux questions de gouvernance et de relations publiques au sein des établissements d’éducation supérieure. Sa thèse porte sur les enjeux de communication entourant la création d’une nouvelle université au Canada : l’Université de l’Ontario français.

Jason Luckerhoff

Jason Luckerhoff est professeur titulaire au Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Il est formé en communication (B.A. M.A. Ph.D.), en administration publique (DESS, MAP), en droit (programme court) et en stratégie (formations pour gestionnaires). Il est directeur de la revue Minorités linguistiques et société et chercheur au Laboratoire interdisciplinaire de recherche sur l’enseignement supérieur (LIRES). Auparavant, il a fondé la revue Approches inductives (avec François Guillemette) et la revue Enjeux et société (avec Normand Labrie et François Guillemette) ainsi que la collection Culture et publics aux Presses de l’Université du Québec (avec Anik Meunier).

Yves Winkin

Yves Winkin, professeur extraordinaire émérite de l’Université de Liège et professeur honoraire du Conservatoire national des arts et métiers, a introduit dans le monde francophone diverses thématiques des sciences sociales américaines, qu’il a intégrées dans une « anthropologie de la communication » fondée sur une démarche ethnographique. Il a été directeur adjoint de l’École normale supérieure de Lyon, directeur de l’Institut français de l’Éducation et directeur du musée des Arts et Métiers. Il est DHC de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Dernière publication : « In my father’s gestures: an autobiographical essay », in Tim Boon, Elizabeth Haines, Arnaud Dubois, Klaus Staubermann (dir.), Understanding Use: Objects in Museums of Sciences and Technology, Washington, DC, Smithsonian Institution Scholarly Press, 2024, chap. 3, p. 53-70.

Notes de recherche

/ ÉRUDIT

Michel Dahan

Les abus sexuels du clergé au sein de l’Église catholique au Québec : angle mort de l’historiographie

Cette note de recherche remet en question l’idée que le déclin rapide de l’Église catholique au Québec s’explique essentiellement par des facteurs extérieurs à l’institution et notamment par la sécularisation de la société et les autres changements associés à la Révolution tranquille. Si ces éléments ont tous joué un rôle non négligeable dans l’effondrement de l’institution au Québec, l’Église n’a pas été qu’une victime ébranlée par des bouleversements extérieurs. Son recul s’explique également par des facteurs internes et notamment par l’un d’entre eux, longtemps dissimulé : les abus sexuels commis par des prêtres, des religieux et des religieuses principalement sur des mineurs. Ce texte suggère que ces crimes ont affaibli l’institution, contribué à sa perte de crédibilité et, finalement, accéléré sa chute. En somme, les abus sexuels du clergé devraient être considérés dans l’historiographie comme un facteur déterminant dans le déclin de l’Église québécoise.

Mots-clés : abus sur mineurs; scandales; pédocriminalité; pédophilie cléricale; prêtres et religieux; sexualité; crimes

Notices biographiques
Michel Dahan

Michel Dahan est professeur adjoint au Département des sciences historiques de l’Université Laval et titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN). Il a travaillé dans le milieu des archives religieuses de 2013 à 2018 et a siégé au conseil d’administration de la Société canadienne d’histoire de l’Église catholique (SCHEC) de 2016 à 2022. Il a obtenu son doctorat en histoire en 2022 à l’Université de Montréal puis a été chercheur postdoctoral à l’Université libre de Bruxelles de 2022 à 2025. Ses principaux intérêts de recherche sont l’histoire culturelle et religieuse du Canada, l’histoire des francophonies nord-américaines, des circulations transatlantiques, et du tourisme moderne.

Notes critiques

/ ÉRUDIT

Frédéric Parent

D’un récit à l’autre. Les défis de la cumulativité

Ouvrage de référence : Jacques Rouillard, Le mythe tenace de la folk society en histoire du Québec, Septentrion, Québec 2023.

Jacques Rouillard

Réponse de l'auteur