Bulletin d'information

No 29 - Février 2017

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Entrevue avec Philippe Doneys

Philippe Doneys

Le Département de sociologie a l’honneur de recevoir comme professeur invité Philippe Doneys, venu de Bangkok, en Thaïlande. Professeur associé à l’Asian Institute of Technology (AIT) en Gender & Development Studies, Philippe Doneys est des nôtres pour le semestre afin de créer d’éventuelles collaborations avec l’Université Laval. C’est avec grande générosité que Monsieur Doneys a accepté de s’entretenir avec le Bulletin.

Bulletin de Sociologie : Vous êtes professeur associé à l’AIT. Pouvez-vous présenter brièvement cette institution et ce que vous y faites ? L’enseignement supérieur en Thaïlande est-il bien différent de ce que l’on connait en Amérique du Nord et en Europe ?

Philippe Doneys : L’AIT est une université graduée d’environ 2000 étudiant(e)s qui est relativement récente, n’existant que depuis soixante ans. Cette université, malgré sa petite taille, est considérée comme l’une des plus diversifiée au monde : dans un séminaire de quinze à vingt personnes, il peut y avoir autant de pays représentés que d’étudiant(e)s ! Ces étudiant(e)s viennent de partout en Asie, de l’Europe, mais très peu de l’Amérique du Nord, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je voulais expérimenter certaines formes de partenariat et de collaboration avec des instituts d’Amérique du Nord.

L’AIT est un institut de technologie, de génie et d’ingénierie. Une plus petite partie d’ordre social et très axée sur le développement est notre programme qui s’appelle « genre et développement ». J’y suis professeur associé depuis 2007 et j’ai également été coordonnateur de ce programme pendant quelques années. Le but est d’y former des étudiant(e)s afin de répondre à la demande dans la région pour des experts capables d’apporter un angle du genre dans les recherches sur le développement.

L’enseignement supérieur en Thaïlande n’est pas particulièrement différent de ce qu’on peut rencontrer en Amérique du Nord et en Europe. L’AIT, comparativement aux autres universités de l’Asie du Sud-Est qui sont nationales et financées par le gouvernement, se veut régionale et à but non-lucratif. L’AIT est donc perçue comme une université régionale, ce qui attire une série de bailleurs de fonds intéressés à réaliser des projets dans la région du Mékong.

BdS : Vous êtes spécialisé dans les études sur le développement en Asie du Sud-Est et sur les enjeux relatifs au genre et à l’environnement. Pourquoi vous intéressez-vous à ces sujets en particulier et comment vous en êtes venu à l’étude du développement dans cette région du monde ?

P.D. : Je suis arrivé au genre par l’étude du développement. Après un baccalauréat en International Development Studiesà l’Université de Toronto et une maitrise en South East Asian studies, à l’Université de Londres,j’ai entamé un doctorat en sciences politiques à Sciences Po Paris sur les ONG en Thaïlande. Je faisais de la sociologie politique sur les problèmes liés au développement, et c’est alors que je me suis questionné plus sérieusement sur les questions liées au genre. Je me demandais pourquoi en Asie du Sud-Est les femmes sont très peu présentes en politique, et plus particulièrement en Thaïlande, là où les relations de genre sont assez égalitaires. Certains changements ont eu lieu depuis lors, mais ils se restreignent à une minorité.

J’enseigne le développement, également des cours sur les théories du développement et, selon moi, on ne peut traiter ces questions sans traiter également celles qui sont liées au genre. Par exemple, si on s’intéresse à l’accès aux ressources, on remarque immédiatement les écarts de genre. On ne peut donc pas traiter des questions du développement sans s’attarder aux inégalités sociales, et plus particulièrement en terme de genre. Ainsi, quand même bien que je n’étais pas formé a priori sur les questions de genre, travailler dans des ONG, me mêler à la recherche sur place m’a mené « naturellement » vers le genre. C’est donc par une sorte « d’évidence », que je suis arrivé à m’intéresser aux questions de genre.

Je me suis intéressé à l’Asie par un heureux hasard. La première fois que j’ai fait Jeunesse Canada Monde, j’ai été envoyé en Thaïlande, et je suis tombé amoureux du pays. J’étais le seul qui, après quelques mois seulement, pouvait discuter en thaï. À la suite de mon doctorat, comme j’étais spécialiste de l’Asie du Sud-Est, je désirais être en Asie pour y faire de la recherche. Être à Bangkok est un gros avantage, en termes d’accessibilité : il y a beaucoup de services et Bangkok est situé au centre de la région du Mékong, ce qui constitue un avantage pour ceux et celles qui désirent faire de la recherche en Asie du Sud-Est.

BdS : Quelle est votre vision de l’évolution des pratiques du développement et des études sur le développement depuis le moment où vous vous y êtes engagé comme étudiant au premier cycle ?

P.D. : Comme tout champ d’études, les études sur le développement changent en fonction de la pratique et des projets qui y sont liés. Il faut savoir que le champ du genre et du développement était à priori « women in development », les femmes dans le développement. Les pratiques étaient donc beaucoup orientées vers les pratiques de génération de revenu. Or, à la suite des années 1970-1980, on a remarqué que malgré le support qu’offrait ce type d’aide, il ne remettait pas en cause les inégalités entre hommes et femmes et leurs inégalités par rapport au pouvoir. Les spécialistes du domaine ont alors tenté de repenser le genre et le développement à partir de la pratique, et ainsi comprendre comment les discriminations se vivent dans les relations entre hommes et femmes et les représentations qu’ils et elles ont de celles-ci. Les outils conceptuels doivent donc être modifiés au fil de la pratique, et c’est ce que mon ouvrage, Gender Entanglements: Revisiting Gender in a Rapidly Changing Asia, proposait de faire à partir d’études empiriques et de ce qu’on rencontre dans la pratique.

Le fait d’être engagé dans des études sur le genre en tant qu’homme laisse penser, surtout pour ceux qui sont hors de ce champ d’études, que je n’étudie que les questions liées aux hommes. En revanche, mon point d’entrée dans le genre était la relation homme-femme dans un contexte où les femmes dans les pays en développement sont défavorisées. J’ai rapidement compris qu’on ne pouvait pas comprendre la vulnérabilité des femmes  sans s’intéresser à la participation des hommes à la violence, et considérer leur propre vulnérabilité dans certains cas. Dans un contexte de développement, on doit s’intéresser à toutes ces facettes de la vulnérabilité.

BdS : Pendant votre séjour au Département de sociologie de l’Université Laval, quelles sont vos principales occupations ?

P.D.: Au départ, je voulais prendre un semestre sabbatique afin d’analyser les données de mon projet en cours sur l’empowerment et publier à ce sujet. Il est difficile pour moi de me concentrer sur mes publications quand je suis à l’AIT parce que j’ai plusieurs étudiants qui requièrent beaucoup d’encadrement. De plus, ce qui m’a fait venir à l’Université Laval est que j’ai remarqué qu’un programme sur les études du genre s’entamait, et il y avait là pour moi un réel intérêt, entre autres afin de voir s’il était possible, tout en apprenant comment se font ici les études du genre, d’établir un partenariat ou des collaborations.

Au cours de ce semestre, j’interviendrai dans le séminaire d’Élisabeth Mercier sur le sujet de Gender Politics, Civil Society and Human Rights. J’y parlerai de la violence sexiste comme un résultat ou comme étant liée à la division entre la sphère publique et la sphère privée. Il y a une incursion du côté historique afin d’illustrer comment la sphère publique et la sphère privée sont devenues stéréotypées (l’homme incarne le public, la femme le privé), et comment cette « division » est liée à certaines violences, ou comment elle génère des violences.

BdS : Pouvez-vous présenter brièvement la conférence publique que vous offrirez le mois prochain ?

P.D. : La conférence que offrirai aura lieu le 2 mars prochain, et sera intitulée Autonomie et pouvoir : constats et réflexions sur l’empowerment des femmes à faible revenu dans des projets de développement au Cambodge, Laos, Myanmar et Vietnam. Elle portera sur le projet qui m’occupe en ce moment, soit sur le concept d’empowerment. Je dis le concept en anglais parce que je trouve qu’il est difficile de dire le mot juste en français, puisque le concept « d’autonomisation » me semble incomplet. Des processus d’autonomisation et des processus de pouvoirs collectifs se font simultanément dans l’empowerment, et il me semble que lorsqu’on parle d’autonomisation, on perd ce côté social et collectif du pouvoir.

Ce projet de grande envergure est financé par l’aide australienne, et il a eu lieu au Laos, au Cambodge, au Myanmar et au Vietnam pendant trois ans et demi. Le projet avait une phase qualitative qui regroupe plus de 400 entretiens, et une phase quantitative qui vient de se terminer en décembre qui se compose de plus de 2000 questionnaires. Au départ, le projet était une occasion de penser le genre, et en partie l’empowerment malgré mon scepticisme par rapport à l’usage de ce mot. Avec cette recherche, on a pu observer la distorsion de vision de ce concept d’empowerment entre ceux et celles qui offrent l’aide et ceux et celles qui la reçoivent.

Le projet de recherche étudie des projets de développement et les participants à ces projets, ou encore les conjoints des participantes. On s’intéressait aux effets réels des projets d’empowerment des femmes via l’accès au travail rémunéré. En d’autres termes, le projet voulait comprendre les liens entre la génération de revenus et le niveau d’empowerment : qu’est-ce que le revenu change au niveau de « l’autonomisation » des femmes ? Très vite, nous avons compris qu’il fallait également prendre en compte les notions de sécurité et de vulnérabilité. Il est difficile de sentir l’empowerment lorsqu’on craint d’être blessée ou encore de tomber malade, et ainsi ne pas contribuer au revenu familial. En somme, ma conférence portera sur la notion d’empowerment ainsi que sur celle de pouvoir, et sera ancrée sur les résultats de ce projet.