À propos et historique

Historique
Le Département de sociologie de l'Université Laval (1943-2006) : son origine et ses orientations1

Texte de Mélanie Bédard

Les programmes actuels et la diversité des champs de recherche au département de sociologie de l'Université Laval demeurent tributaires d'une conception de la discipline qu'on y véhicule depuis sa fondation. Elle se résume essentiellement en quatre tendances : 1) la sociologie s'inscrit dans la tradition des auteurs classiques ; 2) elle se fait et s'enrichit par l'enquête (intuition, exploration et réflexions générales tirées de ou appuyées sur l'étude de cas) ; 3) elle doit participer à un échange de connaissances avec les autres disciplines des sciences sociales ; et 4) son étude des phénomènes sociaux ne peut esquiver l'étude de sa propre société, d'où l'importance accordée aux études sur le Québec. L'influence des fondateurs et premiers professeurs Jean-Charles Falardeau, Fernand Dumont et Gérald Fortin, persiste dans la structure de l'institution et son enseignement.

La conception scientifique et généraliste de la discipline est présente dès la fondation du Département de sociologie et de morale sociale en 1943. En 1951, sous la direction de Jean-Charles Falardeau, son appellation devient d'ailleurs Département de sociologie pour officialiser son souci originel d'une recherche objective. Jusqu'en 1966, tous les étudiants de la Faculté des sciences sociales devaient partager une année ou une session complète de formation générale (jusqu'en 1948 et de 1959 à 1966), après quoi ils se dirigeaient vers l'une ou l'autre des spécialisations (sociologie, économique, relations industrielles ou service social) menant à une maîtrise. En 1961, le Département avait créé deux options générales pour la troisième année, l'une en sociologie et l'autre en anthropologie. Il devenait alors le Département de sociologie et d'anthropologie , suivant l'initiative de Fernand Dumont alors nouveau directeur. Celui-ci aurait voulu, s'il y avait eu suffisamment de professeurs disponibles, inclure également la psychosociologie. La vocation bidisciplinaire fut conservée jusqu'à la querelle de 1969-1970 entre certains professeurs d'anthropologie et de sociologie qui mena à la création du Département d'anthropologie en 1970. Depuis ce temps, le Département de sociologie a retrouvé son ancienne appellation mais n'a jamais cessé de s'enrichir des échanges avec d'autres disciplines, particulièrement à partir du milieu des années 1970, par l'embauche de professeurs d'origines disciplinaires diverses.

D'après Nicole Gagnon (1988), les différents programmes de 1 er cycle ont comporté depuis les années 1960 plus ou moins quatre blocs principaux : les théories classiques, les cours de méthodes, la sociologie du Canada français et du Québec, et les sociologies thématiques 2. Les classiques de la sociologie et souvent même de la philosophie, y constituent la base des cours obligatoires de théorie. En parallèle, les étudiants au baccalauréat et à la majeure ont toujours dû suivre des cours d'analyse statistique, de méthodes de recherche et d'épistémologie en plus de choisir parmi des cours de sociologie thématique dont l'offre varie chaque année. Des cours obligatoires de troisième année comme « Auteurs contemporains et enjeux théoriques » et « Sociétés postindustrielles » garantissent enfin une certaine connaissance des sociologues contemporains. Les exigences de synthèse et d'appropriation de la discipline communes à ces cours font beaucoup lire et écrire les étudiants, en plus de les initier aux méthodes d'enquête et d'analyse par divers exercices et par des travaux pratiques visant l'intégration des connaissances et des savoir-faire du sociologue.

L'attrait que les travaux de l'École de Chicago exercèrent sur Jean-Charles Falardeau et son séjour à l'université de la même ville détermina l'importance accordée à la pratique de la recherche dès les premières années. Les étudiants apprenaient à faire de la recherche pour la recherche, sans qu'il n'y ait d'objectif d'intervention ; il s'agissait d'une « pédagogie du regard sociologique » (Gagnon, 1988, p. 85). Plusieurs formules de cours de travaux pratiques furent tentées depuis. La formule la plus définitive demeure celle qui fut mise en application en 1982-1983 par Denys Delâge et qui, pour l'équivalent en crédits de quatre cours depuis 1988-1989, exige la réalisation en équipe d'une enquête, sur commande d'un réel client, avec l'encadrement hebdomadaire d'un étudiant aux cycles supérieurs en plus de celui du professeur, dans le respect strict d'un délai de deux sessions. La formule de ce Laboratoire de recherche, rappelant l'esprit d'un apprentissage en atelier sous la supervision d'un maître et d'un compagnon, a été plusieurs fois révisée et est progressivement devenue l'œuvre collective de ceux qui en ont alternativement assumé la responsabilité (aussi Andrée Fortin, Simon Langlois, Jean-Jacques Simard et plus récemment, Madeleine Pastinelli). Exaltante révélation intellectuelle et professionnelle pour plusieurs étudiants qui remettent fièrement leur volumineux rapport au commanditaire en fin d'année, le « Labo » s'avère une réussite pédagogique exceptionnelle qui fait la fierté du Département.

 La formation de deuxième et de troisième cycle ne suit pas de « programme » proprement dit. Les étudiants s'inscrivent à 6 séminaires à la maîtrise, à 3 au doctorat, dont un séminaire de thèse obligatoire à chaque niveau. Les sujets des séminaires s'inscrivent dans les champs d'intérêts des professeurs qui cependant gardent le souci de transmettre un savoir généraliste tout en invitant les étudiants à intervenir de façon originale, par des lectures communes et individuelles, des présentations et des essais souvent sur des sujets de leur choix, mais liés au thème du séminaire. Une séquence d'épreuves académiques fut élaborée au fil des années afin d'encadrer davantage les étapes de la thèse : introduction du projet de thèse en 1976, révision de l'examen de synthèse en 1992, désormais composé de trois questions, ajout d'un court avant-projet de thèse depuis 2004. Tous les étudiants qui remplissent les différents objectifs à l'intérieur des délais prescrits bénéficient depuis le tournant des années 2000 d'une aide financière à l'issue de chaque étape. Si le pourcentage du nombre d'inscriptions aux cycles supérieurs a toujours été relativement élevé (15,7% en 1968), le département est carrément devenu un lieu de formation pour les études avancées avec le sommet de 51,0% rencontré en 1997 (sur 312 étudiants au département ; en 2005, 49,1% des 232 étudiants). Parmi les inscrits aux études avancées, entre 10% et 20% viennent de l'extérieur du Québec depuis le milieu des années 1980, proportion ayant atteint le sommet de 37,1% en 1994. De ce nombre, beaucoup sont venus d'Afrique, du Nord ou subsaharienne, vu la place traditionnellement accordée aux études sur ce continent au département 3.

Composé de six professeurs en 1959, le corps professoral s'est maintenu pendant longtemps à vingt-cinq professeurs (jusqu'en 1994), pour redescendre à dix-huit depuis 1999, malgré l'embauche de trois professeurs depuis 2002. Il s'agit donc d'un département assez petit mais toujours dynamique. Plusieurs événements en témoignent. De grands colloques y ont été tenus : d'abord celui de 1952 organisé par Jean-Charles Falardeau 4 sur le Québec contemporain, thème qui fut repris en 1962 à l'occasion du premier colloque convoqué par la revue Recherches sociographiques , première revue spécialisée sur le Québec en sciences sociales, deux ans après son lancement par Falardeau, Dumont et Yves Martin. Il y eut trois autres colloques de la revue durant la décennie 1960 (à l'organisation desquels participèrent aussi Jean-Paul Montminy et Marc-André Lessard), flambeau qui ne fut repris qu'en 1984, à nouveau sur le thème de la recherche sur le Québec et le Canada français. Les biannuels Séminaires Fernand-Dumont , patronnés conjointement par la revue et le Département depuis 2001 à la Forêt Montmorency , sous la responsabilité de Gilles Gagné, relancent cet esprit d'échange entre éminents chercheurs de différentes disciplines autour du Canada français et du Québec (Gagné, dir., L'antilibéralisme au Québec au XXe siècle , 2001 ; Le Canada français. Son temps, sa nature, son héritage , 2006). Gilles Gagné et Olivier Clain ont de plus p articipé en 1987 à la fondation de la revue Société , avec Michel Freitag et Jacques Mascotto de l'UQAM, dans laquelle les auteurs jettent un regard critique sur les passages de la modernité à la post-modernité. Deux congrès de l'Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), le V e en 1964 sur les classes sociales et le XVI e en 2000 intitulé « Une société monde? », ont donné une visibilité internationale au Département, de même que le colloque de l'AISLF de 2004 sur les modes d'explication en sociologie. Deux professeurs du département ont été présidents de l'AISLF : Fernand Dumont (1975-1978) et Daniel Mercure (2000-2004), aussi fondateur et directeur depuis 1988 de la collection « Sociologie contemporaine » aux Presses de l'Université Laval, diffusée en France par Gallimard.

Avant que ne se généralise la participation de plusieurs professeurs à des groupes et des centres de recherche extérieurs au département, quelques structures communes furent expérimentées au-delà des recherches indivi duelles. Ce fût le cas du vaste chantier du Bureau d'aménagement de l'Est du Québec (BAEQ, 1963-1966) dont Gérald Fortin fut directeur de recherche et dans lequel plusieurs professeurs et étudiants de la Faculté des sciences sociales de Laval se sont investis. Il y eût ensuite l'Institut supérieur des sciences humaines (ISSH), fondé en 1967 par des professeurs séniors de sciences sociales, d'histoire et de philosophie pour l'étude des « phénomènes culturels », axe dirigé par Dumont, et pour les recherches en aménagement et développement du territoire, axe dirigé par G. Fortin mais peu développé après son départ pour la direction du Centre de recherches urbaines et régionales de l'INRS en 1970 . Jean Hamelin et Fernand Dumont furent particulièrement actifs et les travaux menés dans le cadre de l'ISSH donnèrent lieu à plusieurs publications de 1969 à 1981, notamment les Cahiers de l'ISSH et les quatre volumes reprenant les travaux produits dans un séminaire conjoint en histoire et en sociologie sur les Idéologies au Canada français (Dumont, Hamelin et Montminy (dirs), 1971, 1974, 1978, 1981). L'institut fut fermé définitivement en 1982 5. Afin d'encourager parmi les étudiants une cohésion intellectuelle qui serait aussi fondée sur la recherche, les investissements intellectuels du département ont été regroupés entre 1973 et 1976 en trois champs structurant les séminaires aux cycles supérieurs : la culture, le travail et le développement. Cette formule s'éteignit d'elle-même au tournant des années 1980, probablement parce qu'elle se conjuguait difficilement avec l'autonomie de pensée traditionnellement laissée aux étudiants, à laquelle tenaient autant les professeurs. La fondation en 1992 de Aspects Sociologiques par des étudiants gradués a toutefois contribué à préserver ce climat d'échange intellectuel. La revue continue aujourd'hui à publier des travaux d'étudiants de sciences sociales et de philosophie sélectionnés et commentés par un comité de lecture étudiant et professoral.

Il faut souligner enfin quelques publications et implications individuelles marquantes, énumération qui ne peut être exhaustive. Bien sûr l'influence et l'implication de Jean-Charles Falardeau ( Imaginaire social et littérature en 1974, Prix Esdras-Minville en 1981 soulignant sa distinction dans le domaine des sciences humaines, Prix Léon-Gérin pour l'ensemble de son œuvre en 1984), de Fernand Dumont (plusieurs publications influentes et plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général pour Le lieu de l'homme en 1969, Prix David pour l'ensemble de son œuvre en 1975, Prix Léon-Gérin en 1990 pour la même reconnaissance, directeur de l'Institut québécois de recherche sur la culture de 1979 à 1990, prix France-Québec en 1993 pour Genèse de la société québécoise ) et de Gérald Fortin ( La fin d'un règne , Prix du Gouverneur général en 1971 ) n'est plus à démontrer. Nicole Gagnon ( Prix du Gouverneur général pour Histoire du catholicisme québécois. III. Le XXe siècle , avec Jean Hamelin, 1984), avec ses travaux sur l'éducation, les histoires de vie, et plusieurs années à la rédaction de la revue Recherches sociographiques , est aussi un personnage de la sociologie québécoise. Alf Schwarz , récipiendaire en 1981 du Prix NKRUMAH remis par le Congrès international des Études Africaines, a marqué ce domaine (voir notamment Les dupes de la modernisation , 1983), dont Richard Marcoux a su prendre le relais, entre autres comme coordonnateur du Réseau démographique de l'Agence universitaire de la francophonie (AUF-section Amérique du Nord), dont le secrétariat est accueilli par le Département de 2002 à 2007. Trois professeurs apportent une contribution particulière aux études autochtones : Denys Delâge ( Le pays renversé , 1985 et 1991, Prix Lionel-Groulx du meilleur livre d'histoire en 1986, Prix John-Porter du meilleur livre canadien en sciences sociales), Jean-Jacques Simard ( Tendances nordiques , 1996, La Réduction , 2003, Prix du Gouverneur général en 2004 et membre de la Société royale du Canada) et Gérard Duhaime (titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée , 2002-2009 et de la Chaire Louis-Edmond -Hamelin de recherche nordique en sciences sociales ) . Simon Langlois, coordonnateur depuis 1989 du Comparative Charting of Social change , a dirigé la publication de Société québécoise en tendances (1990), reçu en 1995-1996 la médaille de la fondation Saintour de l'Académie des sciences morales et politiques de France pour Tendances comparées des sociétés contemporaines (avec Michel Forsé), et est membre de la Société Royale du Canada depuis 2003. Mentionnons également d 'autres ouvrages récents : Pierre St-Arnaud ( L'invention de la sociologie noire aux Etats-Unis , 2003), Claude Beauchamp ( Démocratie, culture et développement en Afrique noire (dir.), 1997), Alfred Dumais ( Historicité et foi chrétienne , 1995), Louis Guay ( Les enjeux et les défis du développement durable , dir., 2004), Andrée Fortin ( Histoire de familles et de réseaux , 1987, et Passages de la modernité , 1993 et 2005), Daniel Mercure ( Le travail déraciné , 1994, Le travail dans l'histoire de la pensée occidentale , dir. avec Jan Spurk, 2003), Sylvie Lacombe ( La rencontre de deux peuples élus , 2002).

Les colloques, la revue, de nombreuses publications illustrent l'importance accordée au Département de sociologie de Laval aux études sur le Québec contemporain. De nombreuses autres réalisations montrent la variété des intérêts de recherche des professeurs, comme en développement, dans les études comparatives et en philosophie

 

1 Se référer au texte de Nicole Gagnon (1988) pour plus de détails sur les années 1943-1970. Les informations sur les années ultérieures proviennent des articles en bibliographie ou ont été recueillies au cours de discussions avec Marc-André Lessard , Nicole Gagnon et Denys Delâge. Elles ont été complétées par un examen des rapports annuels du Département pour les années 1967-1968 à 2003-2004, et une consultation des professeurs actifs et à la retraite par l'envoi d'un questionnaire ouvert. La réalisation de ce travail de recherche a bénéficié des précieux conseils de Sylvie Lacombe et André Turmel.

2 Gagnon, 1988, p. 113.

3 Bureau du registraire, section des statistiques.

4 Voir Essais sur le Québec contemporain , sous la direction de Jean-Charles Falardeau, 2003.

5 Voir Fernand Harvey, 1995, p. 490-493

 

Textes consultés

Faucher , A. (1968), « La recherche en sciences sociales au Québec. Sa condition universitaire », Les sciences sociales au Canada , Ottawa, Conseil canadien de recherche en sciences sociales, p. xiii-24.

Fortin , G. (1984), « L'empirisme et la théorie », dans G.-H. Lévesque et al. (dirs), Continuité et rupture , Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, p. 233-236.

Gagnon , N. (1984), « Les sociologues de Laval et les questions de culture : quelques jalons historiques », dans G.-H. Lévesque et al. (dirs), Continuité et rupture , Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, p. 221-231.

Gagnon , N. (1988), « Le Département de sociologie, 1943-1970 », dans A. Faucher (dir.), Cinquante ans de sciences sociales à l'Université Laval. L'histoire de la Faculté des Sciences sociales (1938-1988) , Sainte-Foy, Faculté des Sciences sociales, Université Laval, p. 76-130.

Gagnon , N. (2004), « Des lignes de forces à reconstituer dans notre tradition intellectuelle », MENS , vol. IV, no 2, p. 321-333.

Hamelin , J. (1995), Histoire de l'Université Laval , Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval.

Harvey , F. (1995), « Fernand Dumont et les études québécoises », dans S. Langlois et Y. Martin (dirs), L'horizon de la culture : hommage à Fernand Dumont , Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, p. 487-497.

Lévesque , G.-H., o.p. (1984) « La première décennie de la Faculté des sciences sociales à l'Université Laval », dans G.-H. Lévesque et al. (dirs), Continuité et rupture , Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, p. 51-63.